David Olère
Partie III : L'extermination
[Toutes les illustrations de ces pages sont publiées avec l’accord de son fils Alexandre Oler et toute reproduction en est interdite sans son autorisation. J'en profite pour le remercier "officiellement" pour sa disponibilité, sa confiance et son aide constantes.]
David Olère,
quant à lui, lors de la sélection pour un commando de travail, a d’abord été
creuseur, vraisemblablement au "Begrabungskommando", commando dont
le travail consistait à creuser les fosses qui serviraient de fosses communes
de crémation. Elles se trouvaient alors à proximité des Bunkers [voir plus
bas].
Il va de soi
que ces attributions, et a fortiori celles qui vous enverraient au
Sonderkommando, étaient effectuées au hasard. Parfois les SS faisaient pourtant
mine de rechercher des professions spécifiques, et demandaient par exemple qui
était coiffeur. Certains prisonniers se revendiquaient alors comme tels,
pensant qu’au moins ils seraient à l’abri des conditions météorologiques… et
étaient envoyés au SK. A d’autres on avait prétendu rechercher des employés
pour travailler le cuir dans une usine de chaussures. Le plus souvent il
n’était question de rien, quelques SS venaient juste choisir parmi les hommes
du "Quarantäne Lager" autant d’hommes jeunes et valides qu’il leur
en fallait pour compléter le SK. Les prisonniers ne posaient pas de questions,
ils avaient déjà bien compris avec force coups, malgré le peu de temps depuis
lequel ils étaient internés, que "in Auschwitz, gibt es kein warum"
(il n’y a pas de pourquoi).
Les Bunkers.
Ils se trouvent
un peu à l’écart, à proximité du camp de Birkenau. Ce furent les premiers lieux
mis en place pour l’extermination en 1942. Il s’agissait de maisons paysannes
reconverties en chambres à gaz. [Pages spécifiques sur le Bunker 1 et sur le
Bunker 2 en cliquant ici]
Le Bunker 1 a été
utilisé du printemps 42 à l’été 43. Il a ensuite été démoli. Le Bunker 2 a servi
à deux époques : en même temps que le Bunker 1, donc avant la construction
des grands crématoires (KII, KIII, KIV et KV), puis à nouveau lors de
"l’action de Hongrie" c'est-à-dire la déportation des Juifs de ce
pays (en 44) parce que les crématoires ne suffisaient pas à l’ampleur et au
rythme de cette extermination.
David Olère a
représenté l’un de ces Bunkers. On ne peut pas affirmer avec certitude qu’il
s’agisse du 1 ou du 2. Bien qu’il ait été communément admis qu’il s’agissait du
2 et de ce fait intitulé "Bunker 2", il me semble que le dessin représente
plus vraisemblablement le Bunker 1 [je m’en explique ici, dans une page
spécifique de la "rubrique zoom"].
David Olère a donc pu être affecté au
Bunker 1 ou au Bunker 2 peu après son arrivée, à la toute fin de la première
période d’utilisation de ces chambres à gaz provisoires (fin du printemps ou
début de l’été 43) aussi bien qu’au Bunker 2 lors de la seconde période
(printemps / été 44). On voit sur ce dessin une baraque servant de lieu de
déshabillage sur la droite, d’où sortent des personnes, notamment des femmes
avec leurs enfants, pour se diriger vers la petite maison où, en fait de bains
désinfectants, les attend la mort. Au premier plan, des prisonniers du "Begrabungskommando" sont entrain de creuser sous la surveillance
d’un SS qui frappe l’un d’entre eux. Sur la droite se trouve une réserve de
bois que des membres du SK ont parfois été envoyés chercher dans les maisons
avoisinantes, comme en témoignage Eliezer Eisenshmidt. En effet, les paysans
polonais aux environs du camp ont tous été délogés et la plupart de leurs
maisons détruites pour en récupérer les matériaux. Ce bois servira aux fosses
de crémation.
Une sélection
pour le commando de creuseurs de fosses débouchait le plus souvent sur un
reversement dans le Sonderkommando. Ce passage de l’un à l’autre a certainement
ainsi eu lieu pour David Olère à la fin juin, lors de la mise en route du K
III, le crématoire auquel il sera rattaché. C’est l’affectation principale de
David Olère durant ses vingt mois de présence au SK.
Le K III
On appelle
«crématoire trois» le bâtiment qui se trouve à l’extrémité droite de la
voie ferrée qui sera construite au printemps 44 à l’intérieur du camp
d’Auschwitz Birkenau. (Le K II, identique mais en miroir, se trouvait en face
du K III, à l’extrémité gauche). Les K IV et K V quant à eux, sont plus au Nord et de l'autre côté des baraques du "Kanada".
Les quatre ont été construits de façon à peu près concomitante. Nous n'évoquons ici que le K III, celui auquel David Olère a été affecté. Dans ce dessin, il
nous montre la participation des prisonnières au bas duquel il a
écrit : « La construction des crématoires de Birkenau en 1943.
Pauvres filles… ».
Le fils de David Olère pense qu'il faut y entendre la douleur de ces femmes sachant aussi construire les chambres à gaz dont elles seraient les premières victimes. Il donne également ce commentaire éloquent "plus vite fini, plus vite gazées ; moins vite fini, plus fort battues".
Lors de ces constructions (commencées en 42,
terminées entre mars et juin 43) les entreprises présentes sur les chantiers
voisinaient avec les travailleuses et travailleurs forcés du camp. Les prisonniers étaient une main d’œuvre corvéable à
merci et renouvelable à discrétion.
Ce dessin exprime de façon puissante la notion de travail jusqu'à l'épuisement total qui caractérisait les camps, et montre les coups et hurlements permanents que subissaient les Häftlinge. Regardant ce dessin, on entend l'écho des pages extraordinaires d'intensité de Charlotte Delbo (voir médiagraphie).
Ce bâtiment,
comme chacun des crématoires, était une usine de mort dont il comprenait tous
les éléments : salle de déshabillage et salle de gazage en sous-sol, salle
des fours au niveau du sol, et à partir de mai 44 logement des SK à l’étage
(auparavant, les gardes SS ramenaient les membres des SK au Block 13 du BIId
après chaque période de travail. Il s’agissait d’un Block fermé, isolé et
surveillé).
David Olère
donne ici, dès 1946, une vue en coupe du K III étonnante de clarté et de
précision qui permet de comprendre les modalités du processus et de se rendre
compte immédiatement de l’ampleur de l’extermination.
Ce croquis, tel
le plan d’architecte qui a prévalu à cette construction, épouvante aussi
d’indiquer comment des ingénieurs -donc comment le savoir- a mis froidement ses
compétences au service du projet d’optimisation industrialisée de
l’extermination des Juifs.
Le "Leichenträgerkommando" (commando des porteurs de cadavres)
amenait quotidiennement aux crématoires avec une charrette les corps des
prisonniers morts dans le camp durant la journée.
Curieusement, celle que David
Olère a dessinée est très petite, il y en avait une autre d’un volume bien plus
considérable (à Auschwitz comme à Birkenau). Quoiqu’il en soit, il se souvenait
bien néanmoins, et racontait l’effort considérable nécessaire pour, comme un
animal de trait, la tirer ou la pousser en s’arc-boutant sur ses roues.
Des
victimes étaient régulièrement amenées aux crématoires en camion. Deux cas se
présentaient. Soit il s’agissait de personnes qui ne pouvaient marcher depuis
le quai sur lequel elles étaient descendues du train (personnes âgées, enfants,
handicapés) lorsque la voie verrée n’arrivait pas encore à l’intérieur du camp.
Dans le second cas il s’agissait, comme D. Olère le représente ici, de prisonnières
du camp. Il a intitulé ce dessin "24
décembre 43 : liquidation de la quarantaine des femmes à Birkenau".
Il s’agit
vraisemblablement de l’une des liquidations du sinistre Block 25 du camp des
femmes. Pelagia Lewinska par exemple témoigne (dans son livre édité en 1945)
des grandes sélections du dimanche ou des jours de "fête" à cette
époque. L’appel durait toute la matinée et "trois ou quatre SS hommes et
femmes parcouraient chaque colonne, chaque rangée, un visage après l’autre et
chaque détenue plus pâle et plus amaigrie que les autres recevait l’ordre de se
ranger de côté". Elles seraient envoyées au Block 25 qu’elle décrit ainsi : "C’était le bloc de la mort où l’on enfermait celles qui devaient bientôt
finir au four crématoire. On y envoyait non seulement les faibles et les
malades éliminées au moment des sélections, mais également des bien portantes à
titre de représailles. Il n’y avait là ni paillasses, ni couvertures ; la
ration alimentaire était réduite à un quart et l’on y voisinait avec des
cadavres qu’on y déposait provisoirement". De ce Block fermé, on ne
sortait que pour monter dans le camion qui vous amenait au crématoire. Là, toutes ces femmes étaient alors
bennées comme de la marchandise, vivantes et mortes.
Mais jour après jour, train après
train, millier après millier, interminablement, la réalité concrète de
l’extermination. Cette colonne de déportés triés sur le quai est directement
dirigée vers le bâtiment du crématoire. Certains, à leur arrivée, ont cru à une
immense boulangerie. L’espoir est chevillé au corps de l’homme.
Tous ces Juifs
sont guidés par des SS le long des barbelés circonscrivant l’enceinte du K III.
L’interminable colonne est dirigée à l’arrière du bâtiment où ils vont entrer
par un escalier de larges marches.
Sur ce dessin
de 1945, on remarquera particulièrement le camion derrière le bâtiment, celui
qui amenait les personnes qui ne pouvaient effectuer le trajet en marchant
depuis la gare (la voie ferrée ne menait alors pas à l’intérieur du camp comme
ce sera le cas à partir de 44) ainsi que le "Sanka", le "Sanitätkraftswagen"
(véhicule sanitaire). Il s'agissait d'une voiture affublée du sigle de la Croix Rouge qui venait pour chaque gazage. A
l’intérieur, un chauffeur et le "médecin" SS de service. A
l’arrière, les boîtes de Zyklon B.
On peut rapprocher le dessin de David Olère de cette photo prise par un SS en 44 et retrouvée plus tard. On se rend alors compte, s’il en était besoin, de la qualité exceptionnelle de sa mémoire visuelle et à quel point ce regard avait une précision d’architecte qui fait de ses dessins des témoignages des plus précieux.
Et les victimes entrent dans le K III.
Elles arrivent dans la salle de déshabillage. Quand cela est possible, les SS
font d’abord entrer les femmes et les enfants. Ils leur tiennent un discours
expliquant qu’un bain désinfectant préalable est indispensable pour pouvoir entrer dans
le camp.
On demande aux déportés de faire aussi vite que possible parce qu’ensuite une boisson chaude les
attend. On leur demande aussi de bien veiller à regrouper leurs affaires,
attacher les chaussures par les lacets et se souvenir de leur emplacement. Des
bancs et des patères ont été fixés tout le long des murs de la grande pièce et
autour des piliers de soutènement.
Et puis… "Gazage",
la peinture de David Olère que je tiens pour son œuvre majeure, réalisée en 1960. Elle a été donnée à un musée de New York mais n’est pas exposée pour autant, ce qui ne laisse pas de me scandaliser.
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