Aux archives d'AuschwitzQui suis-je ?

     Je suis enseignante, ma formation universitaire d’origine est la psychologie avec orientation psychopathologie adulte. Mes centres d’intérêt ont toujours eu pour point commun la souffrance humaine et les lieux de cette souffrance (travaux sur l’hôpital psychiatrique, la prison).  

     Je ne suis pas juive. Aucun membre de ma famille n'a été déporté. Je n'ai donc, pour beaucoup, pas de raisons évidentes pour engager des recherches au point notamment d’y engloutir tout mon temps libre depuis plusieurs années. Ce n’est pas mon point de vue. Il me semble que vivre après 1945, et sans doute davantage encore en tant qu’européen, c'est être concerné, c'est ne pas pouvoir faire l'impasse, c'est "penser les camps" d'une façon ou d'une autre, d'une façon personnelle et collective.

     Je n'imagine pas, bien entendu, que chacun se sente interrogé au point de devoir entrer dans la spirale exigeante des recherches. Je constate que c'est devenu mon cas. Je constate l'impression d'avoir toujours "porté" en moi ce sujet d'une façon indéfinissable. 

     Cette "spirale de la recherche" s’est en fait mise en place peu à peu. Dans un premier temps je n’ai cherché qu’à m’informer, mais je ne trouvais pas l'ouvrage qui aurait répondu à mes interrogations. Certes sur un sujet rapidement devenu pointu, celui des membres des Sonderkommandos, mais il m'a très vite paru être central. De l’accumulation des lectures, je suis passée à la recherche d’informations dans divers services d’archives. Mes notes ont commencé à prendre de l’ampleur. En tant qu’enseignante, je sais à quel point Internet est désormais la première ressource documentaire, la seule parfois pour les plus jeunes. Pour ces raisons, j’ai fini par me laisser convaincre de mettre en place ce site qui mettrait à disposition des informations fiables à qui les chercherait.

Quelles sont mes interrogations ?

 
Sur les camps en général.

     Le système des camps mis en place par les nazis pose des questions de fond, des questions incontournables, des questions qu'on ne peut pas éluder, des questions résolument déterminantes sur la nature humaine. Bien sûr certaines de ces questions nous agitent depuis toujours. L'humain est un errant à la recherche de lui-même. Mais le désir mégalomaniaque du national-socialisme a abouti à la mise en place de camps dans lesquels l'épouvante est devenue réalité quotidienne, imposée et confirmée jour après jour, par des êtres humains et contre des êtres humains, et de lieux dont le seul but était l'extermination. Alors il me semble que dans ces vécus extrêmes et résolument nouveaux peuvent sans doute être approchées des réponses d'ordre psychologique et sociologique sur la nature humaine.

     Il y a probablement aussi pour moi une dimension liée à ma façon personnelle de vivre le "devoir de mémoire" qui me pousse à chercher toujours de l’information, à ne pas pouvoir me contenter de ce que sait (ou est censé savoir) tout un chacun. Je ressens aussi dans ce domaine quelque chose qui tient du respect à la mémoire des victimes des camps.

Sur les membres des Sonderkommandos en particulier.

     Très vite, mes lectures et mes recherches se sont orientées vers les membres des Sonderkommandos. Parce qu'ils subissaient l'enfer de l'enfer. Je suis sans doute de façon générale quelqu'un de compassionnel, ce que j’accepte comme étant vraisemblablement un héritage paternel dont je n'ai pas envie de me défaire. Pour les membres des Sonderkommandos je ressens une compassion extrême, dont sans doute ils n'auraient que faire, qui pourrait même leur être déplaisante et qui dans tous les cas ne peut être la fondation suffisante d’un travail de recherche sérieux. Elle a sans doute néanmoins été à l’origine de mon premier mouvement spontané vers ce sujet.

     Très vite des questions ont foisonné dans toutes sortes de domaines : comment le processus d’extermination des Juifs d’Europe s’est-il véritablement mis en place, des tueries sur le front de l’Est à l’usine de mort du K II de Birkenau ? comment ces prisonniers des Sonderkommandos pouvaient-ils faire face à un tel vécu quotidien ? quel regard pouvaient-ils avoir sur les autres prisonniers du camp ? et les autres prisonniers du camp sur eux ? quelle place pouvaient-ils encore faire à leur foi ? comment pouvaient-ils préserver leur humanité ? (et qu'est-ce que l'humanité ?) ces hommes se sentaient-ils seuls où réussissaient-ils à créer un groupe solidaire où chacun faisait effort pour soutenir l'autre ? à quel prix parvenaient-ils à supporter d'être au service de leurs propres bourreaux pour accomplir ce sinistre travail ?

     Rechercher des éléments de réponse à ce type de questions m'a fait découvrir le sort réservé aux membres des Sonderkommandos, tout d'abord dans les camps et ensuite dans "la vie civile" pour la centaine de rescapés d’Auschwitz Birkenau qui a miraculeusement pu survivre. En tant que témoins de tous les éléments du processus d'extermination, ils étaient d'une part isolés du reste du camp et d'autre part voués à être exterminés eux-mêmes. Du fait de cet isolement et, bien entendu, du travail qui leur était attribué, le regard des autres prisonniers était très ambigu. Même Primo Levi oscille parfois entre un regard "spontané" très négatif et une vision plus réfléchie, plus distanciée.
     Tout se passe comme si, face à la nature du travail imposé aux Sonderkommandos, les autres prisonniers oubliaient qu'ils auraient tout aussi bien pu être sélectionnés eux-mêmes pour en faire partie. Il est possible aussi que certains avantages accordés aux membres des Sonderkommandos à partir de 1943 en particulier (notamment le fait de ne plus souffrir ni de la faim, ni de la soif, ni du froid) étaient tellement inestimables qu'une certaine confusion s'établissait dans les esprits, finissant par faire imaginer que ces hommes étaient en service plus ou moins volontaire.

     Mais ce qui m'a vraiment stupéfaite (au-delà de leurs premières et courageuses dépositions immédiates auprès des commissions d'investigation polonaise et soviétique), c'est de découvrir à quel point les témoignages de ces hommes semblent avoir été refusés. Je n'ignore pas que, dans un premier temps, globalement personne ne souhaitait entendre la parole des survivants, quels qu'ils soient. Dans un second temps, il semble que ce soient les survivants qui ne souhaitaient plus témoigner, cela pour deux raisons principales. D'une part, craignant de n’être pas compris (ce qui était souvent le cas en effet), ils préféraient échanger sur ces sujets avec d’autres survivants. D'autre part, ne plus "raconter" permettait d'espérer parvenir à mettre leur vécu des camps dans un passé clos afin de pouvoir essayer de vivre à nouveau. Le silence est donc apparu à beaucoup comme la meilleure stratégie de survie. Pourtant, lorsque les esprits eurent parcouru un certain chemin, lorsque, en quelque sorte, nous fûmes capables de les entendre, les anciens membres des Sonderkommandos étaient toujours exclus de cette parole et de cette écoute.

     Depuis une dizaine d'années seulement certains historiens commencent à les entendre. A l’exception de Ber Mark ou Leon Poliakov, Gideon Greif est le véritable précurseur dans ce domaine, ayant choisi pour seul sujet les membres des Sonderkommandos. Il convient de lui rendre hommage pour son travail obstiné de collecte d’informations auprès des survivants et sa réflexion précieuse qui inclut la réhabilitation de ces hommes.

     En 2005, grâce au Mémorial de la Shoah à Paris, ont été réédités des "Manuscrits sous la cendre". Il s'agit de textes d'une valeur inestimable, parce qu'écrits jour après jour par différents membres de Sonderkommandos de Birkenau. En tant que tels, ils se savaient condamnés à mort à plus ou moins brève échéance et ne voyaient de sens à survivre dans ces "commandos spéciaux" que par ces textes qu'ils nous transmettraient en les cachant, enterrés, à proximité des crématoires (ce qu'ils écrivent explicitement). Or il s'avère qu'aucune recherche systématique, de type archéologique, ne semble jamais avoir été entreprise autour des quatre crématoires d'Auschwitz Birkenau. Voilà quelque chose qui est incompréhensible et profondément choquant. De ce fait, l'exhortation de Zalmen Gradowski, l'un des auteurs de ces manuscrits : « Va chercher dans chaque parcelle de terre, à Birkenau, nous y avons enfoui des dizaines de documents » résonne douloureusement...

     Il semble en fait que la découverte de ces manuscrits soit due au hasard à l'exception des trois premiers, en 1945, notamment lorsque des survivants sont allés chercher eux-mêmes les textes de leurs camarades. Les quatre autres en revanche ont été respectivement trouvés en 1952, 1961, 1962 et pour le dernier (à l'heure actuelle) 1980 !
     De même, lorsqu'on regarde de plus près ce qu'il en est des parcours de ces différents manuscrits, on constate que leur édition aussi a été un combat. En effet, le second manuscrit de Gradowski, par exemple, transmis par un Polonais à un survivant Juif partant vivre en Israël, n'a pas pu être édité jusqu'à la fin des années 70 où Haïm Wolnermann, qui en était le possesseur, a fini par le publier à ses frais. Ce type d'exemple pourrait être multiplié car très nombreuses sont les situations où aucune autre explication ne peut convenir que le refus d'entendre les témoignages de ces hommes.

     Voilà un aperçu des raisons qui font qu’aujourd’hui, dès que les circonstances matérielles me le permettent, je rédige une nouvelle page pour ce site ou bien je pars travailler à Auschwitz, Varsovie ou Berlin…


Véronique Chevillon

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