photo Shlomo DragonJe m'appelle Szlama Dragon, je suis né le 19 mars 1920 à Zeromin, district de Sierpec, je suis fils de Daniel et Malka Beckermann, tous deux décédés, célibataire, tailleur de métier, de confession juive, de nationalité et de citoyenneté polonaises, demeurant à Zeromin.

L’arrivée à Auschwitz et la première sélection :   
Je suis arrivé à Auschwitz en train, le sept décembre 1942, dans un transport de 2500 Juifs, hommes, femmes et enfants de tous âges, en provenance du ghetto de Mlawa. Ce transport a été réceptionné à la gare par le Lagerführer Plage, le Rapportführer Palitzsch et le médecin du camp Mengele. À la gare déjà, ils ont procédé à une sélection en nous séparant en deux groupes : femmes et enfants dans un groupe, hommes dans l'autre. Dans le groupe d'hommes, ils en ont choisi 400. Je me suis retrouvée dans ce groupe. Nous, les 400, avons été conduit à pied au camp de Birkenau. Les autres, c'est-à-dire toutes les femmes avec les enfants et les hommes qui ne faisaient pas partie de notre groupe, ont été transportés par camion dans une direction inconnue, en tout cas en dehors du camp. Notre groupe a été placé dans le Block 3 de cette partie du camp qui a été transformée plus tard en camp des femmes. Par la suite, on m'a déplacé successivement dans le Block 22, dans le vieux "Sauna" et dans le Block 14 de la même section du camp.
Le soir du neuf décembre 1942, Moll, Flag, Palitzch et Siwy ainsi que l'Arbeitseinsatz Mikus sont arrivés dans le Block 14. Moll a déclaré qu'il allait procéder au choix des ouvriers pour l'usine de caoutchouc. Chacun de nous s'approchait de lui, Moll lui demandait sa profession, l'examinait et s'il était fort et en bonne santé, le destinait au groupe qui devait, selon leurs déclarations, travailler dans l'usine de caoutchouc. Mon frère et moi, nous avons déclaré que nous étions tailleurs professionnels et nous avons été dirigés vers ce groupe, formé alors par Moll et ses camarades. Le lendemain matin, le 10 décembre 1942, après le départ au travail de tous les commandos, Moll est arrivé dans le Block 14 et a donné l'ordre : "Sonderkommando raus". Nous avons ainsi appris que nous appartenions à un Sonderkommando et non pas au Kommando destiné au travail dans l'usine de caoutchouc. Nous ne savions pas ce qu'était ce Sonderkommando, puisque personne ne nous l'avait expliqué.

La sélection pour le Sonderkommando :
Sur l'ordre de Moll, nous sommes sortis devant le Block, les SS nous ont entourés et nous ont conduits en deux groupes de 100 personnes chacun en dehors du camp. Ils nous ont conduits dans la forêt où se trouvait une vieille maison couverte d'un toit en chaume. Ses fenêtres étaient murées. Sur la porte menant à l'intérieur de cette maison était accrochée une plaque métallique qui portait l'inscription : "Hohspannung-Lebensgefähr". À la distance d'environ 30 à 40 mètres de cette maison se trouvaient deux baraques en bois. De l'autre côté de la maison, il y avait quatre fosses de 30 m de longueur, 7 m de largeur et 3 m de profondeur chacune. Les bords de ces fosses étaient brûlés et portaient des traces de fumée. On nous a regroupés devant la maison, Moll est arrivé et nous a déclaré que nous allions travailler ici à l'incinération des gens vieux et couverts de poux, que nous aurions à manger, serions raccompagnés au camp pour la nuit et que nous étions obligés de travailler sinon, ceux qui ne voudraient pas le faire seraient battus et pour ceux-là, il y avait bâton et chiens. Les SS qui nous escortaient avaient effectivement des chiens. Ensuite, il nous a partagés en plusieurs groupes. Moi-même, avec les 11 autres, j'ai rejoint le groupe qui devait, comme il s'est avéré plus tard, retirer les corps de cette maison. À tous les 12 on nous a fait mettre des masques et on nous a conduits devant la porte de la maison. Moll a ouvert la porte et c'est alors seulement que nous avons vu que des corps nus de personnes, hommes et femmes de tous âges, se trouvaient entassés dans cette maison. Moll nous a ordonné de sortir ces cadavres devant la porte dans la cour. Nous avons commencé à le faire de manière à être quatre pour sortir un corps. Cela a irrité Moll, il a retroussé ses manches et s'est mis à jeter les corps à travers la porte dans la cour. Et quand, malgré sa leçon, nous avons déclaré que nous ne savions pas faire comme ça, il nous a autorisés à faire ce travail par deux. Quand les cadavres étaient dans la cour, le dentiste, accompagné d'un SS, s'est mis à arracher les dents, le coiffeur à couper les cheveux et ensuite un deuxième groupe enlevait les corps pour les mettre dans des "Rollwagen". C'étaient des wagonnets placés sur des rails étroits qui menaient jusqu'au bord des fosses. Les rails couraient entre deux fosses. Un autre groupe était occupé à préparer la fosse pour brûler les cadavres. D'abord, on plaçait au fond du bois épais, ensuite de plus en plus fin, en croix, et à la fin des branches sèches. Le groupe suivant réceptionnait les cadavres amenés dans les wagonnets au bord des fosses et les jetait dedans. Une fois tous les cadavres transportés de la maison dans les fosses, Moll versait de l'essence aux quatre coins de la fosse, allumait un peigne en caoutchouc et le lançait à l'endroit aspergé d'essence. Le feu éclatait et les cadavres brûlaient. Pendant que Moll allumait le feu, nous restions groupés devant la maison et l'observions attentivement. Après avoir sorti tous les cadavres de la maison, nous étions obligés de la nettoyer à fond, nous lavions le plancher à l'eau et la couvrions de sciure de bois et nous blanchissions les murs à la chaux.

Description du « Bunker 2 » :
L'intérieur de cette maison était divisée par des murs en quatre chambres à gaz. Dans l'une d'elles, on pouvait mettre 1200 personnes déshabillées, dans la deuxième 700, dans la troisième 400 et dans la quatrième de 200 à 250 personnes. Dans la première chambre à gaz, la plus grande, il y avait deux petites fenêtres dans le mur. Chacune des trois autres en avait une. Ces fenêtres étaient fermées par des volets en bois. Une porte séparée menait à chaque chambre. Sur la porte d'entrée était accrochée la plaque métallique que j'ai déjà mentionnée, portant l'inscription "Hohspannung-Lebensgefähr". Cette inscription était visible seulement quand la porte d'entrée était fermée. Lorsqu'elle était ouverte, on ne voyait pas cette inscription, mais une autre : "Zum Baden". Les gazés, une fois à l'intérieur, voyaient une autre inscription placée sur la porte de sortie de la chambre. C'était "Zum Desinfektion". Derrière la porte sur laquelle figurait cette inscription, aucune désinfection n'avait lieu. C'était la porte de sortie de la chambre à gaz par laquelle nous sortions les cadavres dans la cour. Chaque chambre avait une porte de sortie séparée. La chambre à gaz que j'ai décrite avait été dessinée avec exactitude par l'ingénieur Nosal d'Auschwitz, suite à ma déposition. Cette chambre était appelée « Bunker n° 2 ». À part celle-ci, il y en avait une autre, à la distance d'environ 500 mètres, désigné comme « Bunker n° 1 ». C'était aussi une maison en pierre, mais elle se composait seulement de deux chambres à gaz où on pouvait mettre, à elles deux, moins de 2000 personnes déshabillées. Chacune de ces chambres à gaz avait juste le porte d'entrée et une seule fenêtre. À proximité du Bunker n° 1 se trouvait une petite grange et deux baraques. Les fosses étaient très éloignées et les rails pour les wagonnets menaient jusque-là.
Le soir du premier jour, après notre travail, nous avons été ramenés au camp. On ne nous a pas placés dans le Block 14, d'où nous sommes partis travailler, mais dans le Block 2. Le deuxième groupe qui a travaillé ce jour-là, comme cela s'est avéré par la suite, dans le Bunker n° 1, nous a rejoint dans le Block. À la différence des autres, c'était un Block fermé, entouré d'un mur. Il nous était interdit de communiquer avec les prisonniers d'un autre Block.

Description d’un gazage :
Tout le commando ne participait pas au gazage qui avait lieu le plus souvent la nuit. On choisissait alors une vingtaine de prisonniers d'un autre commando qui aidaient ensuite dans ce travail car c'étaient des SS qui l'effectuaient en principe. Cela se passait de la manière suivante : on amenait les gens en camion jusqu'à la baraque. Nous, les préposés à l'aide, aidions les malades à descendre et à se déshabiller dans les baraques. Ces dernières et l'espace qui les séparait de la chambre à gaz étaient encerclés par les SS avec des chiens. Les gens déshabillés allaient nus des baraques jusqu'à la chambre à gaz. Les SS, qui étaient debout près de la porte d'entrée, les faisaient avancer à coups de matraque. Lorsque la chambre était remplie de gens, les SS fermaient la porte et Mengele donnait l'ordre à son adjudant le Rotenführer Scheinmetz de commencer le gazage. Il disait : "Scheinmetz macht das fertig". Alors Scheinmetz sortait de la voiture de la Croix-Rouge, qui suivait chaque transport des prisonniers destinés au gazage, une boîte de gaz, un marteau et un couteau spécial. Il mettait un masque, à l'aide du couteau et du marteau ouvrait la boîte, versait son contenu par la fenêtre dans la chambre à gaz. Ensuite, il refermait la fenêtre et rapportait dans la voiture la boîte, le marteau, le couteau et le masque. Les Allemands appelaient entre eux cette voiture "Sanker". Moi-même j'ai entendu de nombreuses fois Mengele poser à son adjudant la question : "Ist der Sanker da ?". Une fois tous ces actes accomplis, Mengele et son adjudant repartaient dans la voiture sanitaire et nous étions reconduits au bloc.

Après la crémation :
Je ne sais pas comment cela se passait au début, mais plus tard, une fois un tel gazage nocturne terminé, des gardes étaient placés à côté du Bunker et surtout à côté des baraques. Car il arrivait que, lorsqu'on laissait le Bunker sans surveillance jusqu'au matin, les coffres remplis de dents en or, entreposés là avec les autres affaires des gazés, disparaissaient. Les corps des gazés restaient dans le Bunker jusqu'au matin en attendant l'arrivée du commando qui les brûlait. Ce processus se déroulait de la même manière que celui que j'avais décrit en parlant de mon premier jour de travail au Bunker n° 2. Les affaires des gazés étaient emportées le lendemain par un commando spécial qui les triait et les transportait ensuite à l'Effektenkammer d'Auschwitz. Nous vidions les fosses des cendres seulement environ 48 heures plus tard. Dans les cendres, nous trouvions des os, on apercevait des crânes, des genoux et des os longs. Nous enlevions les cendres avec des pelles et les mettions sur le rebord de la fosse dont s'approchaient les camions où elles étaient chargées pour être transportées vers la Sola. Nous étions employés aussi au déchargement des cendres dans la Sola. Tout cela avait lieu sous la surveillance des SS. Nous étions obligés de couvrir de bâches l'espace entre le camion et l'eau pour qu'il n'y eût aucune trace de cendres sur le sol. Les SS nous ordonnaient de jeter les cendres de manière à les faire emporter plus loin par le courant et à les empêcher de se déposer au fond. Après avoir vidé le camion, nous secouions la poudre des bâches au-dessus de l'eau et nous balayions minutieusement toute l'aire de déchargement.

Les chambres à gaz :
La plupart du temps, à l'ouverture de la chambre à gaz, nous retrouvions les corps des gazés allongés. Lorsque les gens étaient nombreux, les corps s'entassaient, s'appuyaient les uns contre les autres, parfois étaient debout, penchés en avant. Très souvent, j'ai vu de l'écume blanche sur la bouche des gazés. Après l'ouverture de la porte, il faisait très chaud dans la chambre, on sentait le gaz qui nous suffoquait, mais dans la bouche, le goût était agréable, sucré. Les boîtes de gaz étaient en métal et portaient une étiquette jaune. C'étaient les mêmes que celles utilisées plus tard dans les crématoires. Dans les deux Bunkers, on gazait surtout des gens qui venaient de Pologne mais aussi des Lituaniens, des Français et des Juifs de Berlin. Le Bunker n° 1 a déjà été complètement démonté en 1943. Une fois le crématoire dit n° II construit à Birkenau, les baraques situées à côté du Bunker n° 2 ont été démontées et les fosses bouchées. Le Bunker lui-même a été maintenu jusqu'à la fin et après une assez longue période d'interruption, a été remis en marche pour y faire gazer les Juifs Hongrois. De nouvelles baraques ont été alors construites et les fosses dégagées. On a alors travaillé dans le Bunker en continu, deux relèves, nuit et jour. J'y ai moi-même travaillé, me semble-t-il deux jours. À cette époque-là, nous sortions les cadavres des chambres à gaz peu de temps après le gazage et il nous arrivait, une fois à l'intérieur, d'entendre encore des gémissements, surtout quand nous attrapions un corps par les bras pour le sortir dehors. Une fois, nous avons retrouvé un enfant vivant dans la chambre. Il était entièrement enveloppé dans un oreiller qui lui recouvrait aussi la tête. Après avoir défait l'oreiller, on a vu que l'enfant avait les yeux ouverts et semblait être en vie. On a rapporté l'enfant avec son oreiller à Moll en lui annonçant que l'enfant était vivant. Moll nous l'a enlevé des mains, l'a porté jusqu'au bord de la fosse, l'a posé sur le sol et avec le talon de sa chaussure a écrasé le cou de l'enfant et l'a ensuite jeté dans le feu. J'ai vu de mes propres yeux la scène entière et j'ai aperçu qu'au moment où Moll a écrasé le cou de l'enfant celui-ci a bougé les bras. Cet enfant n'a pas pleuré durant tout ce temps, mais je ne peux pas dire, car je ne l'ai pas vérifié, s'il respirait ou pas. En tout cas, il nous a sauté aux yeux qu'il n'avait pas le même air que les autres cadavres.
Les Bunkers n° 1 et 2 pouvaient contenir environ 4 000 personnes. Le Bunker n° 2 pouvait en contenir plus de 2 000 en une seule fois dans toutes les chambres, et le Bunker n° 1 moins de 2 000.

Les K IV et V :    
En 1943, nous avons été déplacés du camp des femmes au camp BIId et placés d'abord dans le Block 13 et ensuite dans le Block 11. À peu près à l'automne de cette année-là, j'ai de nouveau travaillé dans le Sonderkommando. Dans l'intervalle, j'ai travaillé dans le Abbruchkommando. J'ai travaillé dans le crématoire n° V. Comme les fours du crématoire V ne fonctionnaient pas encore, nous y avons été employés jusqu'en mai 1944 dans les jardins potagers, à la coupe de bois, à faire rentrer le coke. Ce crématoire a été mis seulement en service en mai 1944, quand les transports de Juifs Hongrois ont commencé à arriver. Moll dirigeait le travail au crématoire, le Kommandoführer Gorges exécutait ses ordres, Eckhardt était le 2è Kommandoführer et la surveillance était assurée par deux SS, Kurzchuss et Gutas. Ce crématoire était construit sur le même modèle que le IV. Les deux crématoires avaient chacun quatre fours des deux côtés. On pouvait mettre trois cadavres dans chaque four. Le vestiaire et les chambres à gaz (les Bunkers) se trouvaient au sous-sol. Le gazage lui-même se déroulait de la même manière que dans les Bunkers 1 et 2. Les gens y étaient amenés en camion et les derniers temps, après l'ouverture d'une voie de garage menant à Birkenau, on les faisait courir à grand renfort de coups de la rampe jusqu'aux crématoires IV et V. Les arrivants entraient dans les vestiaires, Gorges les pressait en leur disant de se dépêcher car la nourriture et le café allaient refroidir. Comme les gens réclamaient de l'eau, il leur répondait qu'elle était froide et qu'il était interdit d'en boire. Ils devaient se dépêcher, car du thé, déjà prêt, les attendait à la sortie des douches. Quand tous étaient déjà dans le vestiaire, Moll montait sur un banc et tenait un discours aux gens regroupés là. Il leur disait qu'ils étaient venus dans un camp où ceux qui étaient en bonne santé allaient travailler, alors que les malades et les femmes resteraient dans les Blocks. Tout en parlant, il leur montrait les bâtiments de Birkenau. Il disait que tous devaient se laver avant d'y aller, sinon les autorités du camp ne les laisseraient pas rentrer. Quand tous étaient déshabillés, on les poussait nus dans la chambre à gaz. Au début, il y avait trois chambres à gaz et à la fin, on en a ouvert une quatrième. La première pouvait contenir 1 500 personnes, la deuxième 800, la troisième 600 et la quatrième 150. Les gens passaient du vestiaire à la chambre à gaz par un petit couloir étroit. Dans les chambres à gaz, il y avait des plaques "Zum Desinfektion". Lorsqu'une chambre était remplie, on fermait la porte. Les gardiens SS le faisaient parfois, mais le plus souvent, Moll s'en chargeait lui-même. Ensuite, Mengele donnait l'ordre de gazer à Scheinmetz qui, comme c'était le cas dans les Bunkers, allait jusqu'à la voiture de la Croix-Rouge, en sortait une boîte de gaz, l'ouvrait et versait son contenu dans la chambre par la petite fenêtre latérale. Cette fenêtre était placée assez haut, il y accédait donc en montant sur une échelle. Ici comme dans les Bunkers, il le faisait avec un masque. Après un certain temps, Mengele annonçait que les gens étaient morts : "Es ist schon fertig" et repartait avec Scheinmetz dans la voiture de la Croix-Rouge. Moll ouvrait alors la porte de la chambre à gaz, nous mettions nos masques et nous tirions les corps de chaque chambre à travers le petit couloir jusqu'au vestiaire et du vestiaire par un autre couloir jusqu'aux fours. Dans le premier couloir, situé près de la porte d'entrée, les coiffeurs leur rasaient les cheveux et dans le deuxième, les dentistes leur arrachaient les dents.

La crémation :
Nous mettions les cadavres devant les fours sur des civières à roulettes que nous poussions dans le four. Nous mettions les cadavres de telle sorte que, si le premier était la tête en avant, le deuxième avait la tête à l'arrière. Nous mettions trois corps dans chaque four. Quand nous enfournions le troisième, le premier mis dans le four finissait de se consumer. J'ai vu se relever d'abord les bras de ces corps et ensuite les jambes. Nous nous dépêchions et je ne pouvais pas observer en entier le processus d'incinération. Il fallait nous dépêcher, car lorsque les jambes du cadavre en train de brûler se relevaient trop, nous avions du mal à enfourner le troisième corps. Nous manipulions la civière de telle sorte que, pendant que deux prisonniers la soulevaient à l'extrémité la plus éloignée du four, le troisième la soulevait du côté qu'on poussait ensuite dans le four. Après avoir poussé la civière, un des prisonniers retenait le corps avec un long tisonnier en fer, que nous appelions « graca », pendant que les deux autres retiraient la civière sous le cadavre. Après avoir rempli le four, nous refermions la porte et remplissions les autres fours. L'incinération durait de 15 à 20 minutes. Une fois ce temps passé, nous ouvrions la porte du four et y mettions d'autres cadavres.

Le K V :
À l'époque de l'arrivée des transports Hongrois, nous avons travaillé au crématoire V nuit et jour en deux relèves. Celle de jour de 6 h 30 à 18 h 30, et celle de nuit de 18 h 30 à 6 h 30. Ce travail a duré environ trois mois. Comme les fours étaient moins rentables, on a creusé des fosses à côté du crématoire V pour les Hongrois gazés. Il y en avait trois grandes et deux plus petites. Le processus d'incinération était le même dans les fosses près du crématoire que celui dans les fosses près des Bunkers 1 et 2. Ici aussi c'était Moll qui y mettait le feu. Les cendres étaient extraites de la même manière que dans les Bunkers, on les écrasait pour les transformer en poudre dans des mortiers spéciaux avant de les transporter vers la Sola. Au début, on mettait les cendres des crématoires dans des fosses creusées exprès à cet effet. Ensuite, après le début de l'offensive Russe, Höss a ordonné de les enlever des fosses et de les transporter jusqu'à la Sola.
Les chambres à gaz du crématoire V étaient hautes de deux mètres 50 environ. En tout cas, je ne pouvais pas toucher le plafond avec ma main tendue, il manquait environ 70 cm. Le rebord inférieur de la fenêtre, par laquelle on vidait le contenu de la boîte de gaz, le zyklon, pouvait être touché par la main tendue d'un adulte de taille moyenne. Mais Scheinmetz avait une échelle qu'il en approchait quand il versait le zyklon à l'intérieur de la chambre à gaz. À des périodes diverses, d'autres SS, dont je ne connais pas les noms, le faisaient aussi. Le nom de Scheinmetz m'est connu car il était au début le Kommandoführer de notre Sonderkommando. J'ignore son prénom. C'est un homme de taille moyenne, plus petit que moi, aux cheveux blonds, d'environ 26 ans je pense. Pour son service personnel, il choisissait toujours des filles Slovaques. Je ne sais pas s'il parlait avec elles en Slovaque ou en Allemand. Le Hauptscharführer Moll était le chef des crématoires IV et V et du Bunker 2. C'était un homme de taille moyenne, de forte corpulence, aux cheveux blonds avec une raie. Son oeil gauche était artificiel. Je pense qu'il avait environ 37 ans. Sa femme et leurs deux enfants (un garçon d'environ dix ans et une fille plus jeune, d'environ sept ans) habitaient à Auschwitz. Le Lagerartzt Mengele assistait le plus souvent au gazage. C'était un homme de ma taille, je pense d'environ 40 ans, aux cheveux châtains. Il venait toujours en voiture sanitaire dans laquelle on amenait le zyklon. Moi et les autres prisonniers du Sonderkommando, nous pouvions voir que pendant le gazage il restait près de la porte d'entrée de la chambre à gaz. Cette porte était munie d'une fenêtre. Une fois le gazage terminé, on ouvrait la porte sur l'ordre de Mengele. Alors que nous sortions les corps des gazés, Mengele n'était plus là, car il repartait immédiatement après avoir constaté que les victimes étaient gazées et avoir ordonné l'ouverture de la porte de la chambre à gaz. Il repartait dans la même voiture sanitaire. Je n'ai jamais vu Mengele ausculter ni les gens qui allaient à la chambre à gaz, ni les cadavres gazés.

Les transports Hongrois :
Début mai 1944, on a commencé à gazer et à brûler les Juifs Hongrois dans le crématoire V. Les cadavres des gazés arrivés par les premiers convois ont été brûlés dans les fours du crématoire IV car, pendant cette période, les cheminées du crématoire V étaient en panne. Jusqu'à la fin, on a brûlé les Juifs Hongrois dans les fosses creusées à cet effet à côté du bâtiment du crématoire V. On a creusé cinq fosses, chacune longue de 25 mètres, large de 6 mètres et profonde d'environ 3s mètres où brûlaient chaque jour environ 5000 personnes. Comme il arrivait dans les transports davantage de Juifs Hongrois on a remis en fonction le Bunker 2 et on y gazait et brûlait les gens. Je ne connais pas le nombre de personnes brûlées par jour dans le Bunker 2 car je n'y ai pas travaillé pendant la période où on y brûlait les Juifs Hongrois. Aussi bien le Sonderkommando employé au crématoire V que le Sonderkommando employé au Bunker 2 se relevaient nuit et jour. Ce travail a duré pendant les mois de mai et juin 1944. En me basant sur mes propres calculs et observations, je pense qu'environ 300 000 Juifs Hongrois ont été brûlés dans le crématoire V pendant ces deux mois. Ces gens sont arrivés à pied directement de la rampe à Birkenau. C'étaient des hommes, des femmes et des enfants de tous les âges. Lorsqu'un tel convoi arrivait sur le terrain du crématoire, on nous enfermait dans de petites pièces spécialement destinées à cet effet. Il ne fallait pas que nous communiquions avec ces gens-là et que nous leur dévoilions ce qui les attendait. Il arrivait toutefois qu'une personne eût un malaise sur le chemin. Nous étions alors obligés, escortés d'un SS, de porter le malade jusqu'au crématoire. Il nous arrivait dans ce cas de parler parfois avec les malades que nous portions. La plupart d'entre eux ignoraient qu'ils allaient à la mort et, quand nous leur disions qu'ils allaient dans un crématoire, ils ne le croyaient pas.

Tentative d’estimation du nombre de victimes :
Je me rappelle qu'en 1943 on avait brûlé 70 000 Juifs Grecs dans les crématoires II et V. Je me souviens de ce chiffre parce que Keller, le Kommandoführer des crématoires II et III nous avait menacés, avant l'arrivée de ces transports, en disant que la bonne vie était terminée pour nous, car il arriverait bientôt un transport de 70 000 personnes en provenance de la Grèce. Il nous parlait ainsi car, avant le gazage de ces gens des transports grecs, il y avait une rupture dans le fonctionnement des crématoires et nous ne travaillions pas beaucoup. Quant aux autres nationalités, je ne possède aucun chiffre et je ne peux pas dire combien il y a de victimes gazées par pays et par nationalité. J'estime le nombre de gazés dans les deux Bunkers et les quatre fours à plus de 4 millions. Les autres prisonniers employés au Sonderkommando étaient du même avis. Le Schreiber de notre commando, Zalmen Gradowski, de Grodno, inscrivait le nombre de gazés et de brûlés dans chacun des crématoires d'après les indications fournies par les prisonniers qui travaillaient dans l'ensemble des crématoires et notait les impressions des prisonniers eux-mêmes. Gradowski a été tué pendant l'insurrection en octobre 1944. 500 prisonniers du Sonderkommando qui en comptait 700 ont été alors tués. Cent prisonniers dormaient au crématoire II, les 100 autres aux crématoires III et les 500 restants au crématoire IV.

Les manuscrits enterrés :
Les souvenirs de ce Gradowski étaient enfouis sous terre dans un endroit protégé par une clôture en barbelés sur le territoire du crématoire II. Je les ai déterrés moi-même et les ai remis à la délégation soviétique. C'était un carnet de notes et une lettre adressée à l'inconnu qui les aurait retrouvés. Sur l'ordre de la commission soviétique, tous les documents écrits en hébreu ont été traduits en russe par un prisonnier, le docteur Gordon. La commission soviétique a emporté tous ces documents avec elle. Je sais que d'autres documents et notes se trouvent toujours ensevelis sous terre sur le terrain du crématoire II et dans les fosses, recouvertes de terre, il y a des cendres des gens brûlés dans ce crématoire. Il faut rechercher ces objets en face des fours crématoires. Je ne peux pas indiquer leur emplacement exact, car après la destruction du crématoire, le terrain a changé. Il a été rasé, encore du temps des Allemands et je ne m'y retrouve pas.

Effectifs des Sonderkommandos :
Je n'ai travaillé ni au gazage, ni à l'incinération des gens dans les crématoires II et III. Zisner et Mandelbaum y ont été employés. Tauber y a travaillé avec moi et avant d'avoir été déplacé au crématoire de Birkenau il a travaillé en plus au crématoire I à Auschwitz.
Dans le Sonderkommando préposé au service des deux Bunkers où j'avais travaillé avant d'avoir été muté vers le nouveau Sonderkommando, créé en décembre 1942, travaillaient surtout des Slovaques. Ils ont tous étés gazés dans le crématoire I à Auschwitz. Comme je l'ai déjà mentionné, le Sonderkommando où j'ai été muté se composait de 200 prisonniers. Peu de temps après, ses effectifs ont été renforcés à 400. Ensuite, 200 prisonniers de ce Sonderkommando ont été envoyés à Lublin, d'où est revenu un groupe de vingt Russes. Ils nous ont appris que les 200 envoyés à Lublin y avaient été fusillés. En 1943, deux cents Grecs ont été attachés à notre Sonderkommando et en 1944 cinq cents Hongrois. En octobre 1944, cinq cents prisonniers ont été fusillés, dont 400 dans la cour du crématoire IV et 100 dans le champ situé à côté du crématoire II. Le même mois, Moll a choisi environ 200 prisonniers du Sonderkommando, conduits ensuite à Auschwitz où, comme nous l'ont ensuite précisé les prisonniers travaillant au "Canada", ils avaient été gazés dans la chambre qui servait à garder des affaires entreposées au "Canada". En novembre 1944, cent prisonniers du Sonderkommando ont été envoyés à Gross Rosen. C'est ce qu'on nous disait du moins. En tout cas ils sont partis avec un convoi punitif. Après toutes ces pertes, nous n'étions plus qu'un peu plus de 100 dans notre Sonderkommando. Le crématoire V a fonctionné jusqu'au dernier jour de la présence des Allemands dans le camp ; ils l’ont fait sauter à la dynamite juste avant leur fuite. C'était le 20 janvier 1945. Les derniers temps, on y brûlait seulement les gens morts ou tués dans le camp. On ne procédait plus au gazage des gens. Le fonctionnement du crématoire était assuré par 30 prisonniers du Sonderkommando, les autres étaient employés au démontage des crématoires II et III. Moi-même j'ai travaillé à ce démontage.

La révolte :
Fin mai 1944, j'ai été muté avec tout le Sonderkommando du Block 11 de la section BII au crématoire IV où j'avais habité jusqu'en octobre 1944. Comme je l'ai déjà dit, environ 700 prisonniers du Sonderkommando y habitaient. Étant donné que le fonctionnement des crématoires à cette époque-là ne nécessitait pas autant de personnes, nous craignions d'être gazés nous-mêmes. C'est pourquoi nous avons décidé de nous insurger. Nous le planifions depuis longtemps, nous avions des contacts et des liaisons avec l'extérieur, nous fabriquions des grenades, nous avions des armes et un appareil photo et nous attendions le début de la troisième offensive Soviétique. Nous pensions en effet que notre action avait une chance de succès seulement en cas d'offensive. En octobre, notre situation nous a paru très grave, nous avons décidé de ne plus attendre et nous avons commencé notre action. Je ne me rappelle plus la date exacte, c'était un samedi. Nous nous sommes rués sur les gardiens SS, en avons blessé 12. Il y avait des morts parmi eux, paraît-il. Au même moment, les prisonniers des crématoires II et III devaient entrer en action. Le Sonderkommando du crématoire III n'a pas eu le temps de débuter son action. Des renforts SS sont entrés immédiatement sur le terrain de notre crématoire. Plusieurs compagnies ont encerclé tout le terrain. 500 prisonniers ont été tués et les autres ont réussi à sauver leur vie en se cachant. Je me suis caché sous un tas de bois et Tauber dans le conduit de la cheminée du crématoire V. Nous, qui avons survécu, avons tous été transférés et parqués au crématoire III. On a été gardé en vie parce qu'ils étaient en train de mener une enquête pour démasquer notre organisation. Cela n'a pas abouti malgré de fréquentes fouilles corporelles et des perquisitions au Block. Nous avons enterré tous les matériels, surtout les grenades, et avons renoncé à toute action clandestine.

Après la révolte :
Je suis resté au crématoire III jusqu'en novembre 1944, ensuite tout le Sonderkommando a été transféré au camp BIId. Je me suis retrouvé au Block 3. À partir d'octobre 1944, c'est-à-dire depuis l'insurrection que j'ai décrite, je travaillais à la démolition des crématoires, et plus spécialement du n° IV. Comme celui-ci a été brûlé pendant l'insurrection, nous démolissions seulement les murs. Les parties métalliques de ce crématoire ont été transportées jusqu'à Auschwitz où elle se trouvent jusqu'à ce jour au Bauhof. Les autres prisonniers du Sonderkommando travaillaient pendant ce temps au démontage des crématoires II et III. Il a commencé en novembre 1944 et d'après ce qu'on nous disait, les crématoires démontés (parties métalliques des fours, portes, systèmes d'aération, bancs, escaliers et autres pièces qui se trouvent à ce jour au Bauhof) devaient être transportés à Gross Rosen.
Je dois souligner que le même type de porte et de volets sur les fenêtres étaient utilisés dans les Bunkers 1 et 2 et les crématoires IV et V : en bois épais, elles étaient lourdes, à clavette, et avec des emboîtures garnies de feutre pour une meilleure isolation. Les portes étaient fermées avec deux poignées, elles-mêmes vissées pour une meilleure isolation. Les portes des Bunkers n'étaient pas munies de vasistas, alors que les portes de toutes les chambres à gaz de tous les crématoires (II à IV) en étaient pourvues. Les crématoires II et III n'avaient pas de volets en bois, car le gaz y était introduit par des ouvertures situées dans le plafond. Elles étaient fermées par des plaques de béton.
Je présente ici des schémas de dessin des Bunkers 1 et 2 et du crématoire V. Le crématoire IV était construit et situé à l'identique. Je demande que ces dessins soient joints au procès-verbal pour une meilleure compréhension de ma déposition.

L’évacuation :
Je suis resté au Block 3 du camp BIId jusqu'au début janvier 1945. Ensuite j'ai été transféré avec le Sonderkommando au Block 16, d'où nous avons été évacués le 18 janvier dans un convoi en direction du Reich. Alors que nous allions à pied, nous avons réussi, Tauber et moi, à nous enfuir aux environs de Pszczyna. Le Sonderkommando entier, soit plus de 100 personnes, a quitté Auschwitz. J'ignore qui a survécu. Ces derniers jours, Mosiek Van Kleib, un Hollandais, est revenu et, sans s'arrêter, est reparti dans son pays. Parmi les prisonniers du Sonderkommando sortis d'Auschwitz se trouvaient entre autres : Zawek Chrzan de Gostynin ; Samuel, un Français ; Leibel de Grodno ; Lemko de Czerwony Bor ; David Nencel de Rypin, Moszek et Jankel Weingarten de Pologne ; Sender de Berlin ; Moryc de Grèce ; Abram Dragon de Zeromin ; Serge, un Français, le Blockälteste ; Abo de Grodno ; Becker Berek de Luma ; Kuzyn de Radom et d'autres dont je ne me rappelle pas les noms.

J'ai l'intention de m'installer à Zeromin et de commencer à travailler dans ma profession. Je pense que mon frère reviendra aussi et que nous pourrons travailler ensemble. Je m'attends à être convoqué pour faire mon service militaire. Après ce que j'ai vécu au camp, je suis tout à fait épuisé nerveusement, je tiens absolument à retourner à une vie normale, à sortir de l'atmosphère du camp et à oublier tout ce que j'ai vécu à Auschwitz.

Les procès

der-frankfurter-auschwitz-prozess-teil-ii               [...]
  
der-frankfurter-auschwitz-prozess-teil-i                 Vorbemerkungen            [...]
  
les-temoins-au-proces-dauschwitz-a-francfortParmi les 360 témoins au procès d’Auschwitz à Francfort, 221 étaient des survivants. Nous nous arrêterons ici sur les trois témoins qui firent partie de Sonderkommandos. Il s’agit de Milton BUKI, Filip[...]
  
les-procesEn décembre 1942, les dirigeants des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de l'Union Soviétique publient une déclaration commune où sont clairement mentionnées l'extermination des Juifs d'Europe et la[...]
  
le-sommaire-du-proces-dauschwitz-a-francfortL’existence de ce procès considérable, tant en durée (d’octobre 63 à août 65) qu’en contenu, est à mettre à l’actif d’un Procureur d’exception. Il s’agit de Fritz BAUER. Il me paraît nécessaire de lui[...]
  
deposition-de-milton-buki[Ce texte est construit en reprenant fidèlement les déclarations de Milton BUKI en réponse aux questions qui lui sont posées. La seule modification apportée est celle des numérotations des[...]
  
deposition-dalter-fajnzylberg-le-15-mai-1945-a-cracoviePrésentation autobiographique : Je m'appelle Feinsilber / Fajnzylberg Alter, je suis fils de Chaïm et Sara Kobialkowicz. Je suis né le 23 octobre 1910 à Stoczek, district de Lukow, garçon de métier, j'ai[...]